lundi 16 mai 2022

Publié dans Option Finance le 9 mai 2022.

Le coût de la transition climatique sera d’autant plus élevé qu’elle sera réalisée de façon inefficace

Il est évidemment difficile d’estimer le coût de la transition climatique pour l’économie mondiale : atteindre un niveau zéro d’émissions de gaz à effet supposera en effet à la fois d’utiliser des solutions déjà connues pour certaines (recourir à des sources de production électrique décarbonées telles que le nucléaire, l’éolien ou le solaire), connues mais devant être améliorées pour d’autres (on ne sait actuellement pas produire, stocker et utiliser l’hydrogène dans des conditions économiques pertinentes à grande échelle), ainsi que des solutions encore inconnues. 

Les estimations sur le coût futur de la transition climatique doivent donc être prises avec le recul nécessaire. Néanmoins, compte tenu de l’importance des produits carbonés dans notre vie quotidienne, le scénario d’une transition climatique créatrice d’emploi ou de pouvoir d’achat net est très peu probable. Ce changement aura un coût, et il sera significatif. Le GIEC l’estime à terme à environ 5% de la richesse mondiale au total, à horizon 2050. Les pays de l’OCDE émettant deux fois plus de carbone par habitant que la moyenne mondiale et disposant d’une richesse bien supérieure, il est probable que le coût sera chez nous au moins le double de la moyenne mondiale, soit 10 à 15 points de PIB. Et cela sera nettement plus si les négociations sur la répartition de cette charge prend en compte la part des pays industrialisés dans le stock de carbone déjà émis. Par ailleurs, cette estimation de cout suppose des politiques publiques efficaces. Si elles ne le sont pas, ce coût augmentera à chaque fois, par exemple que l’on forcera ou que l’on subventionnera des ménages à réaliser des travaux d’isolation non profitables au vu des économies induites, que l’on incitera des automobilistes à acheter une voiture électrique inadaptée à leur kilométrage annuel ou que l’on financera des projets d’énergie renouvelable inadaptés (panneaux solaires dans des zones peu ensoleillées). In fine il est probable que le cout atteigne 20 % du revenu national, et il sera encore plus élevé si nous ne faisons rien pour lutter contre le changement climatique. 

Une ponction de plus de 20% du revenu n’est pas possible sans de sérieux changements de mode de vie : actuellement, 80% des français épargnent moins de la moitié de ce montant. Heureusement le cout de la transition ne devra être payé qu’à moyen terme. Or d’ici 2050, sur la base de la croissance par tête actuelle, notre revenu augmentera de 50%. Le coût de la transition climatique ne viendra donc pas nécessairement réduire notre revenu en dessous de son niveau actuel, mais il confisquera une part significative de son augmentation prévisible. Sur ces 50 points de revenu supplémentaire d’ci 2050, ce sont 40% (20 points) qui nous seront ainsi ponctionnés si notre transition climatique est peu efficace, et un minimum de 20% (10 points) si l’efficacité des politiques climatiques progresse fortement d’ici là. 

Un impératif d’innovation, mais également de rationalité

La première remarque, c’est que nous ne pourrons pas nous permettre d’être inefficaces dans notre approche de la transition climatique. Pour cela, il est absolument nécessaire de sortir du greenwashing (financer ou encourager tout ce qui semble vaguement contribuer à la réduction des émissions) et d’imposer une plus grande rigueur dans l’analyse des mesures publiques ou privées pour lutter contre le changement climatique. Pour cela, un seul mètre étalon doit guider nos politiques climatiques : le coût par tonne de CO2 évitée. Or beaucoup de décisions échouent actuellement à ce test telles que la baisse de la part du nucléaire dans notre électricité (un rapport publié début 2021 par RTE montre que l’arrêt du nucléaire coûterait aux français 350 euros par ménage par rapport à un scenario à 50% de nucléaire), certaines politiques RSE (dont le coût par tonne de CO2 évité est telle qu’il vaudrait parfois mieux ne rien faire et planter des arbres) ou les subventions aux bio-carburants (dont le cout par tonne de CO2 peut dépasser plusieurs dizaines fois plus élevé que la reforestation). L’information du coût par tonne de CO2 évitée devrait être obligatoire dans l’étude d’impact de tout texte proposant une nouvelle mesure en faveur du climat, afin de permettre d’éliminer celles qui n’ont pas de sens.

La deuxième remarque, c’est que l’avenir n’est pas entièrement écrit. Des innovations vont nécessairement apparaitre dans les 30 ans qui viennent, qui pourraient nous permettre de réduire nos émissions de gaz à effet de serre en limitant l’effet sur notre revenu. En 30 ans, le prix des panneaux solaires ou des batteries électriques ont baissé de 98%. Les véhicules électriques qui étaient des curiosités il y a 10 ans deviennent des options sérieuses, qui sont même rentables sans subventions pour les deux-roues urbains. Les déplacements domicile travail qui représentent 4% de nos émissions semblaient difficiles à réduire il y a trois ans – depuis le confinement, un grand nombre d’entreprises ont demandé à leurs salariés de les réduire de moitié. 

L’innovation va donc jouer un rôle déterminant dans la transition climatique, mais à plusieurs conditions. La première condition, c’est de concentrer nos efforts sur les innovations vertes abordables, c'est-à-dire les innovations qui ont une chance raisonnable d’atteindre un coût par tonne de CO2 évité pertinent (disons de l’ordre de 100 à 200$ la tonne). Les autres innovations n’ont pas d’intérêt - il vaut mieux ne rien faire et privilégier des actions qui ont un coût pertinent – par exemple, planter des arbres et lutter contre la déforestation. Certaines innovations tombent évidemment dans cette catégorie – par exemple les régulateurs permettant d’activer son chauffe-eau aux heures où l’énergie est la moins carbonée sont encore peu répandus, alors que leur retour sur investissement est inférieur à un an. De la même façon, le rapport Redcost  montre comme l’industrialisation et la standardisation, le digital et la structuration du financement, permettront de réduire le coût de la construction des réacteurs nucléaires. La capacité à réduire les coûts est moins claire dans d’autres domaines, qui nécessitent des recherches supplémentaires – c’est le cas de la capture et du stockage de CO2 à grande échelle (qui permettrait de retirer le CO2 de l’atmosphère pour le renvoyer sous terre), du coût du stockage électrique (dont la réduction du coût a été exponentielle jusqu’à présent, mais dont il n’est pas certain que ce rythme de réduction se poursuive à l’avenir). D’autres progrès enfin ne seront pas possibles. Par exemple, l’efficacité des éoliennes se rapproche des limites de la physique (les plus efficaces se situent à 80 % de la loi de Betz, qui définit le maximum d’énergie qui peut être extrait du vent) : on pourra les améliorer encore un peu ou les placer là où le vent est le plus fort, mais il sera impossible d’améliorer leur efficacité de façon exponentielle. 

L’enjeu pour la France est donc d’éviter les impasses technologiques et de concentrer ses moyens sur les domaines dans lesquels la recherche est susceptible de produire de réelles améliorations. Cela n’est pas toujours simple, mais la meilleure façon d’y arriver consiste à adopter une approche scientifique basée sur des faits et du calcul économique. Pour cela, le coût par tonne de CO2 évité atteignable à moyen terme doit être un critère de décision central, publié de façon systématique. Toute innovation verte n’est pas intéressante : ce qui importe ce sont les innovations vertes. 

Une fois ciblés les domaines dans lesquels une politique d’innovation climatique aura le plus de sens, le deuxième enjeu est d’activer l’ensemble de la chaîne d’innovation. La recherche fondamentale (généralement financée sur fond public) vise à élargir les connaissances scientifiques, la recherche appliquée (davantage à portée des entreprises privées) permet de résoudre des problèmes pratiques, le développement de prototypes vise à réaliser des premiers produits, et le développement à grande échelle est nécessaire pour obtenir un impact visible. Assurer que rien ne bloque le développement de ces innovations vertes relève d’une planification qui mobilise des outils multiples – du financement de la recherche publique aux accords commerciaux concernant les « produits verts » en passant par la réglementation sectorielle et les normes (qui, si elles sont inadaptées, peuvent bloquer l’accès au marché à des solutions innovantes). C’est tout l’enjeu du futur ministère de la planification climatique, qui devra coordonner des politiques publiques actuellement largement indépendantes. 

Face aux enjeux du changement climatique, le plus grand risque est évidemment l’inaction. Mais ne sous-estimons pas deux autres risques bien réels : l’action irrationnelle (qui augmenterait significativement le coût de la réduction de nos émissions) et le court-termisme (une politique d’innovation sur des sujets aussi complexes nécessitant à la fois de la stabilité et de la cohérence dans ses orientations).

Vincent Champain est dirigeant d’entreprise et président de l’Observatoire du Long Terme, think tank dédié aux enjeux de long terme.


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