lundi 7 décembre 2020

Publié dans l'Opinion

Image by Gerd Altmann from Pixabay 


Les pays développés ont connu un ralentissement de leur productivité du travail continu, depuis le milieu des années 70 pour l’Europe et le milieu des années 90 pour lesEtats-Unis. La croissance de la productivité est inférieure à 1% en moyenne enFrance depuis 2005, la plus basse en période de paix depuis le milieu duXIXème siècle. Certes, il subsiste des débats sur l’ampleur du phénomène, notammentla prise en compte de la qualité des produits ou de la gratuité des services numériques.Mais de tels débats ont toujours existé et leur impact n’est pas suffisant pourremettre en cause le diagnostic : les gains de productivité sont à desniveaux historiquement faibles. 

Les causes de ceralentissement de la productivité sont multiples et ne font pas consensus dansla littérature économique. On y trouve notamment l’épuisement de la seconderévolution industrielle et les délais de concrétisation des effets de latroisième, la fin de l’effet de rattrapage pour les pays européens (il est plusfacile pour un pays qui part d’une faible productivité de l’augmenter encopiant les innovations des autres que d’innover lui-même), le vieillissementde la population, une circularité entre la baisse des taux d’intérêt réels etla croissance,... Pourtant, d’autres facteurs pourraient à l’avenir accélérer ànouveau notre productivité. D’abord, l’effet du numérique : il tarde à semanifester à grande échelle, mais un tel retard a déjà été observé lors desprécédentes révolutions technologiques, et l’accélération de la diffusion dunumérique durant la crise COVID est ici un élément favorable. Un autre facteurd’accélération de la productivité du travail est la baisse de la populationactive qui touchera la France dans les prochaines décennies, et encore davantagela Chine et l’Europe de l’Est : ces évolutions vont nous inciter àutiliser notre main d’œuvre de façon plus efficace.

Cette accélération de notre productivitésera respectueuse de l’environnement si des régulations appropriées l’yincitent. Elle est nécessaire économiquement et socialement : renoncer à tirerle plein potentiel du numérique ou à développer les opportunités d’emploi et laproductivité des moins qualifiés nous priverait des moyens nécessaires pour financerles défis à venir, qu’il s’agisse du vieillissement de la population, de latransition climatique, de la baisse d’une dette publique amplifiée par la criseCOVID ou des attentes de gains de pouvoir d’achat dont le mouvement des Giletsjaunes s’est fait l’écho. Si nous ne sommes pas capables d’y arriver, notrepays décrochera par rapport aux pays plus agiles. D’autres pays ont connu untel décrochage dans le passé. Par exemple, l’Argentine dont le niveau dedéveloppement était comparable à celui des pays européens au début du XXèmesiècle et qui a ensuite décroché du fait d’institutions qui ne lui ont paspermis de bénéficier au mieux des innovations de la seconde révolutionindustrielle. Ne devenons pas l’Argentine du XXIème siècle ! 

Or en matière deréformes, la France connait le meilleur comme le pire. Dans le domainerégalien, soyons la France des services publics numériques pour tous, del’évaluation socio-économique des projets d’infrastructures ou de l’initiativeauprès de l’OCDE pour une taxation plus juste du numérique, plutôt que laFrance de l’autorisation de sortie papier, du montage-démontage de portiquesécotaxe ou du record de taux d’imposition. Dans le domaine de l’innovation, laFrance de Pasteur et des grands programmes technologiques réussis plutôt que laFrance en tête dans la liste des pays anti-vaccin et anti-5G. Dans le domainedes produits et services, la France qui innove en favorisant la concurrence(nous l’avons fait dans la téléphonie et devrions le faire sur les activitésdes GAFA anticoncurrentielles) plutôt que celle qui crée des rentes par sesréglementations sur la grande distribution, et peut-être demain sur lee-commerce. Les réformesbousculent souvent des intérêts particuliers. Il faut alors les accompagnerpour éviter que la défense à court terme de ces intérêts interdisent l’accès àmoyen long terme aux bénéfices qu’elles portent. Une difficulté est ici quel’horizon de ce long terme est parfois plus éloigné que celui des prochainsrendez-vous électoraux. Comme souvent, le pire sera vu comme par certains commeun compromis à court terme, alors que le meilleur est le seul bon choix de longterme. 

Gilbert Cette est professeur d’économie associé à l’Universitéd’Aix-Marseille

Vincent Champain est cadre dirigeant et président du think tank l'Observatoire du Long terme

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