dimanche 5 janvier 2020


Nous sommes à un moment où il est d’usage de faire des prévisions sur l’année et la décennie qui viennent et de souhaiter le meilleur. Mais beaucoup de prévisions – qu’elles concernent la technologie, l’énergie ou l’économie - partagent une double faiblesse : d’abord, être construites sur l’hypothèse irréaliste d’une croissance sans fin, et, ensuite, prendre des décisions de long terme basées sur ces hypothèses.


Dans le domaine du numérique, nombreux sont les prophètes qui extrapolent les progrès passés pour dresser avec ferveur le portrait d’un monde dominé par l’intelligence artificielle. Certes, la vitesse des microprocesseurs (le « cerveau » des ordinateurs) s’est multipliée par un million depuis 40 ans. Mais, malgré les efforts des chercheurs pour la prolonger, cette courbe connaît depuis quelques années un ralentissement. Les technologies actuelles s’approchent de plus en plus de limites physiques qui seront difficiles à dépasser : les transistors qui composent les microprocesseurs ont atteint une taille de 10 nanomètres, soit la taille d’une cinquantaine d’atomes de silicium. Quels que soient les efforts déployés, il sera impossible de réduire cette taille d’un facteur d’un million dans les 40 ans à venir. La consommation électrique d’internet ne pourra pas non plus augmenter d’un facteur du même ordre – elle représente déjà 3% de la demande d’électricité. Peut-on espérer qu’une nouvelle technologie – l’informatique quantique par exemple - supprime ces limites ? Probablement pas suffisamment pour retrouver la croissance des décennies passées : si le rythme d’amélioration des capacités des téléphones mobiles se poursuivait au même rythme que durant la décennie passée, les téléphones mobiles atteindraient autour de l’an 2275 une capacité suffisante (10 suivi de 80 zéros octets) pour stocker l’état de chaque atome de l’univers visible (qui comprend tous les téléphones terrestres ou martiens).

Dans le domaine économique, nous sommes depuis 40 ans confrontés à des niveaux de croissance et de productivité moyens plus décevants que ne l’attendaient nos prévisions de moyen terme. Rien n’interdit d’espérer croissance forte : avec 10 points de la population en âge de travailler employée de moins qu’en Suède, nous pouvons gagner un point de productivité pendant dix ans en augmentant l’emploi. Mais si tout faire pour augmenter la croissance est une chose, dépenser les fruits de cette croissance par anticipation en est une autre. Le déficit public mesure indirectement l’écart entre croissance attendue et croissance constatée : aucun budget n’a été voté à l’équilibre depuis 45 ans et notre dette publique vient de dépasser 100% du PIB. Le passage du régime général de retraite à un système à point allait dans le bon sens en remplaçant un système actuellement basé sur la distribution immédiate des espoirs de croissance futurs. Mais il est illisible d’y avoir associé des dispositions réduisant le champ des régimes à points existants : la baisse du plafond de cotisations divisera par deux les points de retraites accordés par leur entreprise à une grande partie des lecteurs de ces lignes – et la retraite qui va avec.

Dans le domaine de l’énergie, le coût de l’énergie éolienne n’a cessé de baisser, au fur et à mesure que ces dernières voyaient leurs performances s’améliorer. Il n’en faut pas plus pour que certains imaginent un monde où l’énergie renouvelable serait gratuite. Mais c’est, là encore, ignorer les limites de la technologie. Ainsi,  le physicien allemand Albert Betz a démontré qu’une éolienne ne peut pas extraire plus de 16/27e de l’énergie du vent qui la fait tourner. Or les meilleures éoliennes produites actuellement atteignent une efficacité qui atteint de 80 % de cette limite. Ceci qui constitue une performance significative : malgré des décennies de recherche, les moteurs à essence ne dépassent pas 70% de l’efficacité maximale. Certes, la puissance unitaire d’une éolienne peut être augmentée en faisant grandir la taille des pales, mais l’espace entre deux éoliennes doit alors être augmenté d’autant : au total la puissance par mètre carré au sol ne change pas. Après avoir longtemps sous-estimé le potentiel d’amélioration des sources d’énergie renouvelable, nous risquons désormais d’en surestimer le potentiel. Il reste pertinent d’investir pour utiliser ces technologies là où elles sont pertinentes ou pour les améliorer, mais il devient de plus en plus risqué de prendre des décisions de long terme (politique énergétique, systèmes de transport ou de distribution…) sur l’hypothèse d’une croissance sans fin, alors que nous avons sous les yeux des signes du ralentissement de cette croissance.

Pour 2020, souhaitons nous donc bonheur, santé, harmonie et croissance. Et surtout, de savoir développer les trois premiers même lorsque la quatrième nous fait défaut.

Vincent Champain est cadre dirigeant et co-président de l’Observatoire du Long Terme


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