jeudi 24 avril 2014

Article intégral paru dans Le Monde.



Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013) de Thomas Piketty connaît un succès mérité : son auteur a du talent (un des rares économistes français dont la réputation dépasse nos frontières), de l'opiniâtreté (il travaille depuis vingt ans sur les inégalités) et de la chance (son travail aboutit au moment où l'opinion publique mondiale y est sensible).

Extensif sur l'histoire économique et les données (fort intéressantes et par ailleurs disponibles ici), l'ouvrage l'est moins sur ses propositions : taxer les revenus et les patrimoines les plus élevés. Car pour l'auteur la cause des inégalités croissantes est l'existence d'un rendement du capital supérieur au taux de croissance de l'économie. En l'absence des "remise à plat" qu'on constitué historiquement les guerres et les impositions confiscatoires, le capital (et ses revenus) augmenteront plus vite que l'ensemble des revenus. Et les inégalités iront croissantes.

Mais la limite de ces propositions est d'omettre un piste la plus évidente : si le rendement du capital est excessif, au lieu d'attendre qu'il produise des inégalités pour les taxer, pourquoi ne pas agir pour diminuer ce taux ? Et ce, en réduisant les "rentes économiques", par exemple en développant l'accès de tous aux projets les plus rentables (crowfunding, réforme de l'épargne...), en réduisant le besoin en capital pour accéder à un revenu (VTC, auto-entrepreneurs...), en développant les accords commerciaux (qui réduisent les rentes locales aux bénéfices des consommateurs), en développant la formation...

A l'inverse d'une taxe qui réduit, au moins à la marge, les incitations à investir avec un risque pour la croissance, ces mesures bénéficieraient aux consommateurs en réduisant les profits (et donc la valeur du capital) des « possédants » tout en favorisant une hausse des investissements et de l'emploi. Un premier exemple est d'ailleurs donné dans le livre, qui montre que l'essentiel de la hausse du patrimoine en France provient de l'immobilier. Une politique d'offre vigoureuse aurait réduit la valeur du patrimoine des propriétaires actuels tout permettant l'accès des plus modestes à la propriété. Au lieu de celà, les désincitations à investir dans de nouveaux programmes ont subsisté, la hausse des prix a été stimulée par les aides alors l'accélération des permis ou la hausse de la densité de construction ont peu évolué. Et taxer plus les propriétaires réduirait sans doute encore l'offre de logements !

Autre exemple, la 4e licence de téléphonie mobile aurait permis aux consommateurs de bénéficier de 1,7 milliards de pouvoir d'achat supplémentaire - soit près de 40% de ce que rapporte l'ISF. Et ceci tout en écornant significativement le patrimoine des actionnaires des trois précédents opérateurs. On pourrait multiplier les exemples (notamment ceux mis en évidence par Thomas Piketty dans son étude sur les causes du sous-développement des emplois de service en France), et aboutir à un programme de "destruction créatrice" à la Schumpeter, qui rapporterait plus aux français qu'une hausse d’impôts, réduirait la valeur du capital existant tout en libérant la croissance et l'emploi. Et qui, mieux qu'une taxe sur le revenu ou le patrimoine, ferait la différence entre rentiers et entrepreneurs.

Ce débat était déjà présent dans la critique de Marx faite par Schumpeter en 1942. Et s'il faut reconnaître à Thomas Piketty un travail remarquable sur l'analyse des inégalités, on peut regretter que ses recommandations ne réalisent pas un meilleur équilibre entre celles Marx et de Schumpeter.

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